De retour à Hiroshima après notre excursion à Miyajima, nous continuons nos visites touristiques en faisant le tour à pied de la ville, traversée par de nombreux bras de rivières se jetant dans la mer intérieure toute proche.

Il est parfois difficile de savoir où l’on se trouve du coup : on longe quelle rivière là ? T’es sûre que c’est la bonne ?

Notre logement, réservé près des lignes de Shinkansen pour ne pas avoir à traverser toute la ville avec nos bagages, se trouve au nord de la ville. J’avais fait bien attention de faire une réservation tout près de la gare : la chambre était même dans le pâté de maison de la gare, pratique ! Oui, sauf que ce n’était pas la bonne gare : le Shinkansen s’arrête en fait dans la gare d’après par rapport l’endroit où j’ai réservé. Pas de chance ! Faut dire que d’effectuer la réservation en urgence depuis l’aéroport de Paris sans connaître ni la ville ni le fonctionnement des trains au Japon aurait pu être bien pire ! Ici un petit tour en train et c’était réglé : ouf !

Et la bombe dans tout ça ?

Ah oui la bombe : et bien si c’est la première choses à laquelle on pense lorsqu’on dit « Hiroshima », ce n’est pas du tout présent dans la ville en elle-même : la ville ressemble à s’y méprendre à n’importe quelle autre ville japonaise, qui ne comportent de toute façon pas beaucoup de maisons ou éléments architecturaux datant d’avant la guerre. Hiroshima doit sûrement avoir moins de temples historiques que la moyenne des villes japonaises, mais il est difficile de s’en rendre compte car de toute façon le patrimoine historique du Japon est reconstruit régulièrement selon les méthodes ancestrales. Ici ils ont dû repartir de rien, mais ont sûrement reconstruit la plupart à l’identique.

Un exemple avec le « château de la Carpe »

Le château de la Carpe, datant de 1591 en pleine période féodale, marquait la puissance du Shogun de la région, Mori Terumoto. Érigé non pas sur les hauteurs environnantes mais en plein centre ville pour appuyer la puissance de celle-ci, il n’a pas pu échapper à la destruction massive de la ville le 6 août 1945. Il a été soufflé comme le reste lors de l’explosion de la bombe atomique, ne laissant que des débris fumant en lieu et place de sa position dominante dans la ville.

Tadam !

Difficile de croire que le « nouveau » château est une construction datant de 1958. Construit sur le modèle du château original, le nouveau ressemble en tout point à une construction d’époque. Il paraît que la structure a été faite en béton armé plutôt qu’en bois, sûrement pour des questions de coûts, mais au fond pourquoi pas !

Au contraire du château d’Himeji, ou du plus ancien temple d’Osaka qui, lors de nos visites n’étaient pas visibles, cachés sous des super-structures protégeant les artisans effectuant leurs restaurations complètes, au moins le château d’Hiroshima était bel et bien visible !

Le dôme de Genbaku

A l’origine, le bâtiment a été construit comme Hall d’exposition pour la promotion de l’Industrie de la province d’Hiroshima.

Un peu plus loin dans notre balade nous arrivons au dôme de Genbaku, symbole de la destruction de la ville par la bombe atomique.

La légende veut que le bâtiment ait résisté (partiellement) au souffle destructeur qui a rasé la ville car la bombe « Little Boy », qui a été déclenchée à environ 650m d’altitude, se trouvait pratiquement à la verticale du bâtiment au moment de l’explosion. Le souffle, qui était donc vertical à cet endroit, a épargné les murs de ce bâtiment contrairement à la plupart des autres édifices de la ville.

Not published in LIFE. Hiroshima, 1945.

Un sujet de discorde internationale

Pendant la reconstruction de la ville, le bâtiment est resté tel quel pendant quelques années, puis clôturé en cas d’effondrement, et a enfin été l’objet de multiples discussions quand à son avenir : fallait-il le détruire pour oublier l’épisode tragique, ou au contraire le conserver comme mémorial ? C’est finalement la deuxième option qui a été retenue en 1966. Des travaux ont été effectués pour pérenniser les ruines du bâtiment, devenu par la suite l’un des éléments du Mémorial pour la Paix, avec les buts ci-dessous :

Le bâtiment est le témoin du désastre terrible produit par la première utilisation par l’humanité d’une bombe atomique. Les ruines ainsi figées sont une image des conséquences directes de la bombe. Il représente enfin l’espoir universel pour l’abolition de toute les armes nucléaires sur Terre.

Plus tard, en 1995, le Japon a demandé l’inscription du bâtiment au Patrimoine Mondial de L’UNESCO, provoquant de fortes réticences de la part des États-Unis et de la Chine. D’après une rapide lecture d’une thèse académique hollandaise faisant une étude de cas du fonctionnement politique de l’UNESCO dans ce cas précis, voici ce que reprochait chacun des pays à cette demande.

Opposition des États-Unis

Les États-Unis ne se sont pas opposés frontalement à cette demande du fait des relations commerciales et politiques fortes avec leur allié japonais. Ils ont tout de même fait part de leur souhait de bien définir (entendre : à leur manière) le contexte de l’utilisation de ces armes pendant la guerre (ndlr : à savoir le fait communément admis que les bombes ont permis de mettre fin à la guerre en épargnant au maximum les vies des soldats et des civils qui auraient été impliqués dans des combats au sol. Cette thèse est pas mal remise en question depuis quelques années à la lumières des dossiers déclassifiés après 50 ans, voir plus bas).

The United States is concerned about the lack of historical perspective in the nomination of Genbaku Dome. The events antecedent to the United States’ use of atomic weapons to end World War II are key to understanding the tragedy of Hiroshima. Any examination of the period leading up to 1945 should be placed in the appropriate historical context.
The United States believes the inscription of war sites outside the scope of the Convention. We urge the Committee to address the question of the suitability of war sites for the World Heritage List.”

American representatives at UNESCO, 1996

La volonté de conserver dans l’opinion publique la version officielle de l’Histoire, celle des vainqueurs de la guerre, était la principale préoccupation du gouvernement américain.

Opposition de la Chine

Du côté chinois, les revendications s’appuient aussi sur le contrôle l’Histoire, en voulant cette fois éviter que les japonais puisse se positionner en tant que victime de la guerre, alors qu’ils ont infligés des dégâts extrêmement importants dans tous les pays asiatiques.

During the Second World War, it was the other Asian countries and peoples who suffered the greatest loss in life and property. But today there are still few people trying to deny this fact of history. As such being the case, if Hiroshima nomination is approved to be included on the World Heritage List, even though on an exceptional basis, it may be utilized for harmful purpose by these few people. This will, of course, not be conducive to the safeguarding of world peace and security.
For this reason China has reservations on the approval of this nomination.

Chinese representatives at UNESCO, 1996

Les désaccords sont profonds entre la Chine et le Japon, et les gouvernements ou mouvements nationalistes de chacun des pays font tout pour dégrader l’image de l’autre depuis les années 80. Lors de notre passage en Chine il y a six ans, nous avions d’ailleurs vu en trois mois pas mal de manifestations anti-japonaise. La Chine n’a pas laissé passer l’occasion d’aborder le sujet des massacres japonais.

On se rend bien compte ici de l’importance de l’Histoire pour les puissances politiques,et surtout de qui l’écrit ou influence l’image que le monde en a, notamment sur des sujets atomiques comme celui d’Hiroshima.

Au sujet de l’utilisation de la bombe A

Comme je le disais plus haut, la justification aujourd’hui officiellement admise de l’utilisation des bombes A au Japon est qu’il n’y avait pas d’autres moyens d’obtenir la reddition des japonais, qui se seraient battus jusqu’au dernier face à une invasion « classique ». La mort de quelques centaines de milliers de personnes aurait donc permis d’en épargner plusieurs millions en cas de guerre conventionnelle.

Cette version tient debout, surtout pour ceux qui connaissent un peu l’histoire des japonais, leur ardeur au combat et leur rapport à la mort en temps de guerre.

A la lumière des documents qui sont déclassifiés avec le temps et que des historiens épluchent petit à petit, il se trouve qu’une autre hypothèse fait son chemin, et que celle-ci tient aussi bien – voir mieux – la route avec le recul.

Dernière action de la seconde guerre mondiale ou première de la guerre froide ?

Le 12 septembre 1944, avant même la chute de l’Allemagne nazie, les trois grandes puissances engagées dans la guerre (Royaume-Uni, États-Unis et Union Soviétique) se rencontrent à Londres pour préparer le partage du territoire allemand, puis à Yalta du 4 au 11 février 1945. Les tensions entre les Alliés sont déjà vives, et si le sujet de l’Allemagne nazie est le centre des discussions, la répartition des zones d’influence et donc du pouvoir des blocs occidentaux et russes est en toile de fond. Le situation au Japon est aussi abordée, et l’Union Soviétique s’y engage à déclarer la guerre à l’archipel au plus tard trois mois après la capitulation de l’Allemagne.

Capitulation sans condition de l’Allemagne nazie

Malgré la capitulation de l’Allemagne le 8 mai 1945, le Japon refuse quant à lui de céder sans condition face aux américains, qui gagnent pourtant du terrain avec notamment la prise sanglante de l’île d’Okinawa le 22 juin 1945.

La bombe atomique était à ce moment là encore en phase de finition, et ce n’est que le 16 juillet 1945 que le premier test concluant dans le désert du Nouveau Mexique fait officiellement entrer l’arme nucléaire dans l’arsenal des États-Unis. Elle sera utilisée à deux reprises moins de trois semaines plus tard sur des cibles réelles.

Empire japonais en 1945


L’analyse par l’historien américain d’origine japonaise Tsuyoshi Hasegawa des comptes-rendus des réunions de l’Empereur Hirohito avec ses ministres après les deux attaques montre que les attaques ne sont pas le centre des discussions, et qu’a contrario la déclaration de guerre de l’Union Soviétique contre le Japon et les premières attaques de celle-ci en Mandchourie (le 8 août, soit deux jours après l’attaque d’Hiroshima, mais aussi trois mois jour pour jour après la capitulation des allemands, dernier délai prévu dans les accords de Yalta) les préoccupaient au plus haut point. L’Union Soviétique, en appliquant les accords pris avec le bloc occidental lors de la conférence de Yalta, brisait ainsi le pacte de non-agression signé le 13 avril 1941, normalement pour cinq ans, avec le Japon.

L’influence des différents événements sur les choix politiques de chacune des nations est difficile à différencier plus de soixante dix ans après les événements :

  • L’Union Soviétique aurait-elle suivi ses engagements de Yalta et déclaré la guerre au Japon si la première bombe n’avait pas été lancée ? (vu les enjeux géopolitiques il semble que oui)
  • Le Japon était dépendant des ressources de son « Empire » pour continuer la guerre. La flotte américaine ayant le contrôle des mers et des airs au Japon depuis Okinawa, l’invasion de la Mandchourie par les soviétiques aurait porté un coup fatal aux possibilités offensives et défensives japonaises (voir le rapport interne au Japon déclassifié de la situation du pays le 20 juillet 1945). Pourquoi les États-Unis n’ont-ils pas attendu que le délai des trois mois soit passé (deux jours de plus) pour voir la réaction le Japon assiégé face à deux adversaires puissants ?
Extrait de « MAGIC Diplomatic summaries and transcript« , un ensemble de documents top secrets du département des armées, déclassifiés par la NSA il y a quelques années.
  • La capitulation sans condition n’était pas acceptable pour les japonais, notamment sur la seule condition du traitement de l’Empereur en cas de défaite. Les États-Unis en avait été informés et le savaient donc, mais les ultimatums de juillet ont été rédigés de manière à ce qu’ils ne puissent pas être acceptés par le Japon. N’y avait-il pas possibilité de négocier plus finement une capitulation qui aurait permis d’éviter l’extermination pure et simple de plus de 140 000 personnes à Hiroshima et de 75 000 à Nagasaki ?

A la lumière des nouveaux témoignages et documents accessibles, la thèse officielle de l’obligation d’utiliser les armes atomiques ne semble plus la seule qui tienne. On comprend cependant bien ce qui a poussé les américains à utiliser si rapidement leur nouvelle arme et à faire entrer le monde dans une nouvelle ère : montrer au monde, et en situation réelle pendant qu’il en était encore temps, la puissance de frappe sans égal des armes nucléaires, afin d’asseoir leur position de leader dans les luttes futures, face au bloc soviétique notamment.

Tout cela est un peu résumé, mais j’espère que c’est quand même clair. Cela fait un peu « révisionniste », mais pourquoi pas : le terme n’est pas censé être péjoratif dans son sens premier. L’Histoire n’est pas une vérité absolue, surtout à la fin d’une guerre avec des gagnants et des perdants.

Je tiens à préciser que nous n’avons pas eu la version officielle japonaise de cette histoire car le musée est en cours de rénovation et que seule une partie est accessible au public. Ces informations proviennent de discussions que l’on a eu avec des personnes à ce sujet, et aussi pas mal de sites internet (plus ou moins officiels) pour appuyer mes propos et que j’ai tenté de citer !

Bon, tout ça pour dire qu’au final à Hiroshima, à part au dôme et au mémorial pour la Paix, on ne parle pas forcément de la bombe atomique ! La vie suit son cours ! 🙂

Rendez-vous bientôt pour d’autres articles un peu moins longs/un peu plus perso !

Guilhem

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1 commentaire

  1. « la structure a été faite en béton armé plutôt qu’en bois, sûrement pour des questions de coûts, mais au fond pourquoi pas ! » mais que ce passe t’il ??? qui êtes vous et qu’avez vous fait de Guilhem ??

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